mardi 30 novembre 2010

La Méthode graphique et autres lignes, jusqu'au 15 janvier 2011 à Gennevilliers

























Artistes :
Helena Almeida (PT)
Silvia Bächli (CH)
Davide Balula (FR)
Emanuele Becheri (IT)
Patrick Corillon (BE)
Robert Currie (UK)
Christoph Fink (BE)
Ana Hatherly (PT)
Thomas Müller (DE)
Marine Pagès (FR)
Kees Visser (NL)
John Wood & Paul Harrison (UK)

Commissariat : Johana Carrier et Joana Neves pour la Plateforme Roven

25 novembre 2010 – 15 janvier 2011
Vernissage: mercredi 24 novembre
Collection d'erreurs de Davide Balula, le soir du vernissage


Communiqué de presse :
Issue de la science expérimentale du XIXe siècle, l’expression « méthode graphique » désigne le développement de procédés de traduction et de quantification des mouvements de la matière et des organismes. Nulle autre innovation technique n’a fait vibrer la frontière entre science et esthétique de façon aussi intense et durable. « C’est l’impression d’assister à de la pure beauté en train de se faire, de se défaire, de se refaire incessamment sous nos yeux » écrit Georges Didi-Huberman à propos des photographies de fluides d’Etienne-Jules Marey, adepte de la méthode ; il ajoute, avec une certitude déconcertante : « inutile d’essayer d’y résister* ». Un siècle plus tard, dans le film American Beauty**, l’appropriation collective d’une esthétique touchée par le mouvement du réel est célébrée par la danse aérienne d’un sac en plastique filmée par un adolescent.
En tant que technique, la « méthode graphique » est directement issue de l’invention d’appareils de mesure de ce mouvement. Afin de mieux étudier les flux de la nature, le scientifique essaye de les quantifier. C’est ainsi que, sur un rouleau mobile de papier millimétré, s’inscrivent, sous forme de lignes, les pulsations de la matière. Il est désormais possible de « transcrire sur papier ou sur une surface sensible, par des mécanismes souvent d’une grande ingéniosité, les pulsations, vibrations, ondulations, secousses, tressaillements, frémissements, produits par tous les mouvements de tous les corps vivants ou des objets mobiles*** » : ainsi surgissent les appareils enregistreurs tels que les cardiographes (pour le coeur), les anémomètres (pour le vent), les sphygmomètres (pour le pouls), etc. Des trajectoires précises peuvent en outre être dessinées grâce à la chronophotographie.
Ces techniques d’auscultation de la matière produisent des tracés d’une étrange beauté, directement indexés à la vie. Leur intérêt scientifique s’étend et se développe jusqu’à aujourd’hui : des diagrammes de toutes sortes ont envahi l’imaginaire commun. La ligne tracée par la machine ou par transposition peut être assimilée au trait du dessin artistique – elle y introduit, d’ailleurs, le geste de la main (assistée parfois par la machine), ses hésitations, ses recommencements, ses répétitions. Cet avènement d’une ligne sensible au détriment d’une ligne mimétique concerne la plupart des œuvres réunies dans l’exposition. D’autres mettent en exergue le caractère expérimental**** de l’enregistrement et de la mesure des phénomènes dans des fictions pleines d’humour.
Cette relation entre le phénomène et sa traduction linéaire détermine ainsi de nouveaux territoires de travail pour l’artiste. Le statut et la fonction du dessin comprennent désormais le déplacement du corps et le mouvement de la matière, leur relation renouvelle ainsi la conception de l’espace et du temps. Ce processus, inauguré par les 3 Stoppages étalon de Marcel Duchamp, s’enracine dans une redéfinition du graphique dans l’art à travers ses outils, sa conception de la trace et sa pensée du mouvement. La représentation du corps et des phénomènes en général est à son tour affectée par cette vision. Le corps est interprété comme un cumul de mouvements organiques et mentaux qui peuvent être exprimés tantôt par des diagrammes, tantôt par des sondages d’opinion. Le schéma mental ou simplement idiosyncratique fait son apparition lorsque l’œuvre graphique traduit un parcours imaginaire ou réel du corps, du regard ou de l’écriture de l’artiste. La représentation devient transposition sous forme de cartes, de découpes ou encore de démonstrations.
Dès le surgissement de cette rigueur mathématique appliquée aux phénomènes, une réaction artistique se fait sentir, celle d’une dérision fascinée, d’un détournement existentiel et poétique à la fois littéral et latéral. Les artistes réunis ici autour de ce champ thématique sont les héritiers obliques de telles pratiques scientifiques mais aussi de la tradition esthétique qui en prit acte. Les œuvres exposées reprennent le langage de la ligne, de la trace, de la transposition et de la traduction de la matière en mouvement. Le corps de l’artiste ou du spectateur se trouve placé au sein de l’expérience comme s’il était lui-même cet instrument traceur de lignes et étalon de mesure. Tout en s’en inspirant, l’observation de l’artiste est détournée de la précision graphique pour mesurer les conséquences du développement d’un langage diagrammatique. Une beauté abstraite s’en dégage et une suggestion de l’abstraction comme trace , ainsi qu’un comique propre à toute mécanique appliquée au corps.

Johana Carrier et Joana Neves

* Georges Didi-Huberman, « Le Mouvement de toute chose », Mouvements de l’air, Etienne-Jules Marey, Photographe des fluides, Paris, Gallimard/RMN, 2004, p. 177.
** Réalisé par Sam Mendes en 1999.
*** Laurent Mannoni, « Marey Aéronaute, de la méthode graphique à la soufflerie aérodynamique », Mouvements de l’air, op. cit., p. 8.
**** En 1856 le biologiste et médecin Claude Bernard met au point la « méthode expérimentale ». Par des tests élaborés à travers l’observation des phénomènes, l’expérience est, selon lui, le « critérium » de vérité. La ramification entre l’hypothèse scientifique et artistique nous semble ici tout à fait délicieuse.

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